HISTOIRE : Délations et calomnies, les petits flics du Web se déchaînent


Article de Mediatyque paru dans Rue 89 : http://www.rue89.com/2013/06/17/delations-calomnies-les-petits-flics-web-dechainent-243411

Ce matin, j’écoutais Antoine Peillon, journaliste à La Croix et frère de Vincent Peillon, répondre aux questions de Guillaume Durand sur Radio classique. Ayant la liste des noms de politiques détenant un compte en Suisse, il était interrogé pour parler de noms qu’il ne pouvait donner.

rue89

Son frère est au gouvernement, il a toutes les raisons pour ne pas s’étendre sur des révélations scandaleuses. Trop d’événements ont semé cette semaine un climat délétère dans le Web.

Un mari infidèle affiché sur Facebook

Le 9 juin dernier, un Américain vantait impudemment ses infidélités dans un train en provenance de Philadelphie. Sa voisine, excédée, a publié sa photo sur Facebook avec cette mention : « Si c’est votre mari, sachez que j’ai

supporté durant un trajet en train de 2 heures depuis Philadelphie ce loser et ses amis, qui se vantaient de leurs histoires ».

Partagée 86 000 fois, la photo de cet homme est maintenant connue de tous. Le procès est déjà ouvert, et pourtant personne ne sait ce qui a poussé cet homme à se vanter de la sorte. Un discours factice ? Un besoin de « se la raconter » ? Ou une histoire vraie ?

Quoi qu’il en soit, ni la présomption d’innocence ni l’avocat dont bénéficierait tout accusé n’ont pu être proposés à cet homme, dont la vie a dû être bouleversée par cette notoriété nauséabonde. Combien de conversations de ce type dans le métro, dans la rue ou la file d’attente d’un supermarché pourraient être épinglées, au risque d’instaurer un climat de méfiance destructeur entre les citoyens ?

Un site pour dénoncer la fraude sociale

Preuve que la délation risque de devenir dangereusement tendance sur le Web, le Service fédéral d’information et de recherche sociale belge (Sirs), a annoncé son intention de lancer un site internet où tout citoyen pourrait dénoncer une personne qu’il soupçonnerait de fraude sociale.

Cette information, aucun média français ne l’a relayée. Pourtant, l’initiative du Sirs belge n’est pas nouvelle. Elle est déjà appliquée aux Pays-Bas et pourrait être également employée en France, où le débat sur la fraude fiscale ne tarit pas. Jean-Claude Heirman, directeur du Sirs, explique :

« Nous travaillons donc à l’élaboration d’un site internet sur lequel on pourra donner un certain nombre d’informations sur le fraudeur potentiel, pour que nous puissions agir. »

Au premier abord, l’intention se veut louable. Quoi de plus efficace que de demander aux citoyens de participer au bien commun ? Cette initiative pourrait dissuader de nombreuses personnes à frauder, par peur d’être repérées par leur entourage. Seulement le principe de respect de la loi par la peur est caractéristique des régimes autoritaires et entrave la liberté d’agir.

En réalité, les bonnes intentions de Jean-Claude Heirman ne sont pas crédibles, car le site web a prévu que ces dénonciations soient anonymes. Travail au noir, fraudes au domicile, chacun pourra dénoncer un voisin désagréable ou un collègue encombrant, et cela sans souci de voir son identité dévoilée à la personne dénoncée, sans parler de toutes les délations mensongères !

Règlements de comptes et dénonciations calomnieuses

Comme l’expliquait Socrate avec le mythe de Gygès, au livre I de « La République », l’invisibilité confère à l’homme une puissance destructrice. En effet, encourager la dénonciation anonyme dans un tel site web revient à donner au citoyen un pouvoir démesuré, tout en restreignant la liberté d’agir de ceux qui, tentés par la fraude, seraient dénoncés par leurs proches.

Quelle entrave à la liberté que cette promotion du voyeurisme et de la délation ! La ligue des droits de l’Homme s’est d’ailleurs empressée de condamner l’élaboration d’un tel site internet. Le président de la Ligue, Alexis Deswaef, contacté par l’agence Belga, a indiqué :

« Elle risque en outre de faire jouer au citoyen un rôle de flic qui n’est pas le sien, participant de la construction d’une société de la méfiance où règlements de comptes et dénonciations calomnieuses ne manqueraient pas de causer des dégâts aux personnes visées et au vivre-ensemble. »

Selon l’article 16 de la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, « toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution ». La lutte contre la fraude sociale devrait être régie par la justice, indépendamment de tout nouveau pouvoir concédé aux citoyens.

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