Les selfies révèlent l’angoisse de notre époque


Selfies de stars qui font la moue, selfies de politiques au sourire colgate, selfies d’adolescents qui tirent la langue en allant à un enterrement, selfies trashs de jeunes devant des mémoriaux de guerre… 

Selfie de RihannaCes photos appartiennent à la même famille, celle des selfies : des autoportraits pris grâce à un téléphone portable, et postés sur le web. Pour autant, elles ne sont pas toutes du même genre. Si les stars et les politiques ont tout intérêt à céder à la tendance pour se faire un bon petit coup de pub, les jeunes qui s’affichent dans des positions provocantes ou des attitudes décalées face à la mort révèlent l’étrange angoisse de notre époque face à l’existence.

Les médias pointent généralement du doigt l’égocentrisme de ces internautes. Mais en réalité, ceux qui prennent ces photos posent une interrogation sur le sens de leur vie. Ils délivrent une vision absurde d’une existence où tout serait dérisoire.

Egon Schiele et Van Gogh étaient déjà « selfie addicts » 

 Si vous avez été au musée Egon Schiele du Bélvédère à Vienne, n’avez-vous pas ressenti un frisson glacé en entrant dans la galerie des autoportraits du peintre ? Les visages inquiets, torturés, angoissés de l’artiste à travers les âges s’étalent sur un mur blanc.

Egon Schiele a réalisé plus de cent portraits de lui-même où il apparaît tour à tour emprisonné, torturé, séducteur ou agressif. À la poursuite des traces de ses émotions sur son visage, Egon Schiele a peint pour fouiller son esprit et son âme. Même oppression et même malaise en entrant dans le musée Van Gogh d’Amsterdam ; dans la galerie des autoportraits, je scrute sous tous les angles le visage anguleux et mal rasé du peintre hollandais. L’homme au regard perdu semble plus peindre l’image qu’il a de lui-même que son visage.

Autoportrait de Schiele Les jeunes des réseaux sociaux n’ont pas inventé la roue. Se mettre en scène dans les attitudes les plus trash et s’exhiber à outrance était déjà l’apanage des peintres expressionnistes. Les artistes du mouvement d’après-guerre « Die Brücke » (Edvard Munch, Egon Schiele ou Max Beckmann) exprimaient ainsi l’angoisse d’une société de l’entre-deux-guerres en quête de repères.

 Le pessimisme de la solitude

Aujourd’hui, nous sommes loin de vivre les horreurs de la guerre mais notre époque souffre d’un certain pessimisme. Dans l’illusion d’être entourés d’amis sur les réseaux sociaux, on peut souffrir d’une terrible solitude. « Nous sommes toujours en connexion et, en même temps, nous en souffrons car nous éprouvons souvent les limites de ces liens virtuels », confirme le psychiatre Serge Hefez. Derrière internet et les réseaux sociaux, où sont les amis en chair et en os ? Où sont les vraies émotions ? Ne faut-il pas passer au-delà de la frontière du virtuel, dans le monde réel, pour tisser une relation à l’autre plus heureuse ?

Poster des selfies trash sur internet et les réseaux sociaux, c’est quelque part, chercher à attirer l’attention des autres, provoquer chez eux des émotions et enfin, entrer en relation avec eux. Or, les réactions sur internet diffèrent de la vraie vie. La franchise n’est pas nécessairement à l’œuvre.

On peut cliquer « j’aime » sur une photo mais le bouton « je n’aime pas » n’existe pas. Postez une photo sur Facebook, les autres vous diront toujours que vous êtes « une bombe » même s’ils pensent le contraire. Cela vous rassurera mais derrière, vous saurez très bien que certaines personnes n’auront pas dit le fond exact de leurs pensées.

Or, comment gagner confiance en soi si l’on flotte dans une atmosphère où la franchise n’est pas au rendez-vous ? N’avons-nous pas besoin de vérité pour se construire ? Pour Stefana Broadbent, enseignante d’anthopologie numérique à l’University College de Londres, on se montre à travers les selfies « plus pour participer à la construction d’un monde parallèle et idéalisé, où tout est rose et où on s’amuse ».

Les selfies seraient donc un moyen délibéré de flotter dans un espace, loin du pessimisme de la crise économique, loin de la planète Terre et des réalités qui lui sont propres.

Cet article est également paru sur le Plus du Nouvel Obs : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/976359-les-selfies-des-autoportraits-qui-revelent-l-angoisse-de-notre-epoque.html

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3 réflexions sur “Les selfies révèlent l’angoisse de notre époque

  1. En gros, c’est rigolo de faire des selfies, et on s’amuse en les faisant, mais je vois mal comment ils peuvent rentrer dans la « recherche de vérité » mentionnée plus haut.
    Enfin, le but « d’entrer en relation » par une photo me semble un peu tirée par les cheveux.

  2. Pingback: Les Selfies- Pensez vous que les gens deviennent trop obsédées avec le bouton ‘j’aime’ ?? | FR140 - La culture numérique et nous

  3. Pingback: Mediatyque – «digital detox» | FR140 - La culture numérique et nous

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