L’application Spritz et la lecture rapide : la dictature du loisir !


Profiter des vacances pour vider sa bibliothèque empoussiérée de vieux livres et feuilleter au soleil leurs pages jaunies : c’est un petit plaisir qui nous relie au passé. Un petit plaisir qui, jusqu’ici, nous éloignait des dictatures de l’optimisation, de la rapidité des nouvelles technologies. Un petit plaisir au goût éphémère.

Spritz, quand la lecture devient sportive

Spritz, c’est un nom court, efficace comme la startup qui porte son nom. Chez Spritz, on considère le consommateur comme un sportif du quotidien. Il a des performances à réaliser dans un temps limité. Objectif ? Proust en 12 stations de métro. Les moyens ? Une montre connectée Galaxy Gear de Samsung faisant défiler entre 500 et 1 000 mots par minute alors qu’un lecteur moyen n’en lit qu’entre 200 et 300 en moyenne sur un écran. Pour optimiser la lecture, les mots défilent les uns après les autres dans une case fixe. L’œil ne se déplace plus de gauche à droite.

Si les propositions de Spritz concernaient les documents administratifs de travail ou les rapports d’étude, j’aurai dit, pourquoi pas ? Mais là où le bât blesse, c’est que ces 1 000  mots par minutes sont censés nous faire lire Balzac, Victor Hugo ou Le Monde. Une minute d’attention et on a déjà loupé 10 pages. Parfait pour analyser ce que l’on lit et s’en imprégner. On avale du savoir comme des oies à foie gras.

La machine à manger de Charlie Chaplin dans les Temps Modernes peut aller se rhabiller. L’esclavage de l’homme contemporain ne réside plus dans le travail mais dans ses loisirs. Les machines ne nous aident plus à nous réaliser mais à nous épater nous-même dans une continuelle course à la plus haute performance. Quand on sait que 50% des français lisent pour se détendre, on peut être dubitatif du succès de Spritz.

Ouf, me direz-vous. Mais il y a tout de même un peu lieu de s’inquiéter. Car l’offensive vient de toute part.

Un centre de lecture rapide au Québec des tests en ligne qui cartonnent

Au Québec, le CLR, Centre de Lecture Rapide cartonne. Il vous apprend à lire de 3 à 7 fois plus vite grâce à une série de 7 cours. Et le site web de publier des témoignages d’éditeurs ou de psychologues sur leurs progrès en lecture rapide : « Au terme de ses 30 heures de cours, il a lu L’Étranger de Camus en 12 minutes et il a passé haut la main le test de compréhension qui suivait l’exercice. » Surprenant mais utile pour tous ceux dont le travail requiert des lectures de dizaines de romans par jour ou de rapports juridiques. Lire vite pour travailler plus efficacement, c’est une finalité louable loin de l’optimisation de la lecture loisir.

Mais de l’optimisation du travail à celle du loisir, il n’y a qu’un pas.

La pression pour bouffer toujours plus de livres

La preuve ? La fausse bonne idée d’un éditeur argentin : publier des livres dont l’écriture s’efface au bout de trois mois après avoir été ouverts. Une bonne manière de se mettre la pression pendant ses loisirs pour dévorer toute la librairie et briller en société. Baptisé The Book That Can’t Wait (le livre qui n’attend pas), le livre de cet éditeur voient ses pages s’effacer à la lumière et à l’air ambiant en trois mois si vous le faites trop trainer sur votre table de nuit. Exit les livres annotés qu’on se passe de génération en génération et place à l’ouvrage jetable ! On ne peut pas faire plus romantique et généreux comme concept…

la bouillie sans consistance du flux d’information en temps réel

Harcelés par la rapidité des posts de twitter et du flux de l’information en temps réel, nous bourrons notre cerveau d’actualités non-hierarchisées, donnant parfois l’impression d’une bouillie sans consistance. Qui ne s’est jamais senti oppressé en parcourant google actualité pendant plusieurs minutes, passant d’un sujet à l’autre ? De telles techniques de lectures rapides donnent l’illusion d’améliorer les performances cognitives et visuelles alors qu’en réalité, elles empêchent notre cerveau  d’approfondir les pensées et creuser les idées.

Cet article de Mediatyque a été publié également sur Rue 89 : http://rue89.nouvelobs.com/2014/03/15/spritz-proust-douze-stations-metro-a-degouter-lire-250697

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